Oui, les recruteurs examinent bien votre profil Facebook.

Des chercheurs français en sont convaincus, après avoir postulé à 800 offres d'emploi avec deux candidats fictifs aux CV identiques. Celui dont le compte Facebook indique une origine étrangère a reçu jusqu'à deux fois moins de réponses que l'autre.

Voilà près de dix ans que les candidats à l'embauche se tourmentent: les recruteurs ont-ils pris ou non l'habitude de "fouiller" dans leurs pages Facebook? Trois chercheurs de l'université Paris-Sud osent désormais l'affirmer. "Notre étude suggère que les profils en ligne sont effectivement utilisés pour filtrer les candidats", écrivent-ils dans une enquête, publiée le 3 octobre.

Jusqu'à maintenant, seules existaient des études déclaratives. Or les entreprises peuvent être tentées de minimiser une pratique controversée. Pour éliminer ce biais, les chercheurs de Paris-Sud ont mis en place une expérience: entre mars 2012 et mars 2013, ils ont répondu à 837 offres publiées par Pôle emploi, avec deux CV de candidats fictifs.
Rien ne distinguait ces deux jeunes comptables fantômes: mêmes diplômes et expériences, sexe, adresse et âge, des prénoms et noms "à consonance française"... Autrement dit, rien qui puisse a priori désavantager l'un ou l'autre.
Sur Facebook en revanche, leurs profils paramétrés comme "publics" variaient. Le premier candidat indiquait être né à Brive-la-Gaillarde et parler italien; le second affichait Marrakech comme ville de naissance et maîtrisait l'arabe marocain.
"La littérature sur les discriminations à l'embauche considère que ce signal [l'origine étrangère, ou perçue comme telle, NDLR] doit avoir un effet négatif significatif sur le taux de réponse" reçu par les candidats, expliquent les chercheurs. Si ce deuxième profil se trouvait moins souvent contacté pour un entretien d'embauche, cela prouverait que les recruteurs avaient étendu leurs recherches d'information sur Facebook, jugeaient-ils.


Et c'est ce qu'il s'est passé. Entre mars et octobre 2012, le candidat dont le profil pouvait laisser supposer une origine étrangère enregistre un taux de réponses positives de 13,4%, contre 21,3% pour son homologue corrézien.
Le test se poursuit d'octobre à décembre avec deux CV moins expérimentés. "L'ancienneté pouvait compenser la discrimination", explique Nicolas Soulié, co-auteur de l'étude. L'écart se creuse alors: seulement 7,1% de réponses favorables pour le comptable de Marrakech, contre 16% pour celui de Brive.
Les différences s'évaporent quand la mise en page change
Mais en décembre 2012, Facebook a changé la présentation des profils de ses membres. Seule la ville d'origine apparaissait alors au premier coup d'oeil. Les langues parlées - un fort motif de discrimination à l'embauche, selon plusieurs études - n'étaient accessibles que dans un sous-onglet. En quelques mois, l'écart entre les deux candidats s'est réduit, jusqu'à devenir insignifiant. "Cela suggère que le filtrage [opéré par les recruteurs] est superficiel", concluent les chercheurs. Les entreprises se contentent de regarder la page d'accueil du profil sans poursuivre plus loin l'exploration.


"L'étude a utilisé la discrimination comme un moyen indirect pour montrer l'usage de Facebook par les recruteurs", un champs peu exploré jusque là, précise Nicolas Soulié. L'enquête ne porte donc pas sur le fond du problème, ni ne cherche à interpréter les écarts: les auteurs suggèrent qu'ils peuvent venir de discriminations, mais aussi "d'informations conflictuelles", un nom qui sonne "trop français" pour quelqu'un né à Marrakech, des langues qui ne sont pas celles annoncées sur le CV, etc.
Toujours est-il que, dans l'expérience, "à CV identique, le profil Facebook est source d'informations négatives" pour le recruteur, et diminue les chances de décrocher un entretien. Bon à savoir pour les candidats à l'embauche...


* Do recruiters "like" it? Online social networks and privacy in hiring: a pseudo-randomized experiment, Matthieu Manant, Serge Pajak et Nicolas Soulié, RITM, Université Paris-Sud, octobre 2014.


Alexia Eychenne.


Lexpress.fr

Publié le 9 octobre 2014.

Mis en ligne le 14 octobre 2014.