Entreprises : facile d'être mis au placard, dur dur d'en sortir.

Dans le privé ou dans le public, la placardisation peut être vécue comme une mort sociale. Une solution : faire du bruit.

Mathilde et Fabienne [les prénoms ont été changés, ndlr] ont connu les affres de la placardisation. Leurs expériences difficiles rappellent que cette épreuve peut survenir quand on s’y attend le moins, et qu’il est souvent compliqué de trouver une solution. Dans le privé comme dans le public.

Ces deux femmes ont un point commun : leur supérieur hiérarchique leur a, un jour, retiré leurs attributions sans raison valable. Mises au placard, progressivement, insidieusement.

Mathilde : « Je me suis sentie sous-exploitée »

Pour Mathilde, ingénieure d’études dans le public, tout a commencé suite à un arrêt de travail de neuf mois, vital après un cancer du sein métastasé. Elle raconte :

« Le traitement a été efficace et je suis une miraculée, aujourd’hui en rémission. Quand j’ai repris le travail, j’ai opté pour un mi-temps, car il fallait que je me reconstruise physiquement. Mentalement, aussi. »

L’informaticienne, âgée d’une trentaine d’années, perçoit ce mi-temps thérapeutique comme une chance, d’autant qu’elle a vu la mort de près. Aussi la reprise se passe t-elle plutôt bien, même si son adjoint s’est approprié, sans son consentement, l’essentiel de ses anciennes tâches. Dans un premier temps, sa joie de revenir aux affaires prend le dessus sur la déception liée au comportement de son collègue.

Après un an à mi-temps, Mathilde sent qu’elle peut de nouveau assumer un rythme élevé, « comme avant le cancer ». Elle tente alors de retrouver son poste initial, et se décide à en parler à son directeur, visiblement au courant de la situation.

« Notre entrevue n’a rien changé. Pire, il m’a donné un gros dossier à réaliser, une tâche inintéressante au possible et qui ne correspondait pas à ma place dans la hiérarchie. Je me suis sentie sous-exploitée. »

Pendant un an et demi, d’octobre 2008 à mars 2010, elle voit donc ses journées de bureau défiler, partagées entre des tâches réduites et de très longues sessions Internet qui la lassent.

Mathilde prend son mal en patience, car le temps joue pour elle : son supérieur doit en effet partir à la retraite fin 2010. Son attente sera finalement écourtée suite à la proposition d’emploi récente d’une autre chef de service. Bien plus épanouie au travail, elle a retrouvé un poste qui sied à ses ambitions.

« Etre au placard, c’est être débranché de l’entreprise »

D’autres n’ont pas cette chance et attendent la fin de leur carrière, bon an mal an. Faut-il envier pour autant ces salariés, sous-exploités mais bien rémunérés ?

Pour Dominique Lhuilier, auteur en 2002 de « Placardisés, des exclus dans l’entreprise » et maître de conférences à l’université Paris VII, le placard est une prison dont il est difficile de sortir :

« Etre au placard, c’est être débranché de l’entreprise, comme mis aux oubliettes. On regarde les collègues travailler mais sans pouvoir participer aux projets collectifs.

Aussi, il s’agit d’une mort sociale, qui dans certains cas peut engendrer des troubles psychologiques et des maladies psychosomatiques graves. »

Selon elle, il n’y a pas de solution miracle. Pour commencer, il ne faut pas nier la mise à l’écart.

« Le premier réflexe du placardisé, c’est le déni. Parfois, il fait croire qu’il est très occupé pour cacher sa situation professionnelle.

Les placardisés se sentent mieux après avoir contacté la médecine du travail, lorsqu’ils apprennent qu’ils ne sont pas les seuls à être dans ce cas. »

Dominique Lhuilier déconseille ainsi au placardisé de se renfermer, même si les cas sont évidemment variables selon les ressources psychologiques de la personne :

« Quand on a une vie sociale bien pleine, dans le milieu associatif ou au sein d’une commune, on peut se prouver qu’on vaut quelque chose, malgré le placard. »

Avant tout, le plus important serait de ne pas perdre l’estime de soi.

« Limiter ses ennemis et enrichir ses alliés » plutôt que poursuivre

Pourtant, à entendre certains spécialistes des ressources humaines ou du management, il existe une stratégie efficace : faire du bruit. « Pour que le placardisé sorte gagnant, il lui est recommandé de limiter ses ennemis et d’enrichir ses alliés.

Ces derniers seront une force d’attaque, de protection et de soutien. Mais aussi ses yeux et ses oreilles », affirme Nabil Gharib, DRH au sein du groupe Maroc Soir, qui insiste aussi sur « l’importance d’un mentor », à la fois homme de confiance et de réseau professionnel.

Mais selon lui, le carnet d’adresses ne fait pas tout et le salarié doit rester compétitif, quitte à faire du placard un tremplin en suivant des « formations techniques, managériales, psychologiques et linguistiques ». D’un point de vue externe, les réseaux professionnels comme Linkedin ou Viadeo peuvent aussi faciliter la recherche de relations et d’emploi.

La voie juridique est également possible : le non-respect du contrat de travail, la discrimination, via la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), voire le licenciement abusif et/ou le harcèlement moral devant les tribunaux. Dominique Lhuilier déconseille cette démarche. Coûteuse financièrement, elle serait en outre néfaste à la reconstruction.

« La mise au placard est particulièrement destructrice. Le salarié peut se murer dans une posture victimaire et exiger une réparation qui ne sera jamais à la hauteur de ses attentes.

En s’inscrivant dans une démarche judiciaire, forcément longue, le risque est d’adopter une posture ethnologique, souvent lucide, mais coûteuse émotionnellement. »

Fabienne, gardée « par pitié », ne peut se permettre de démissionner


Reste comme dernier recours la démission, surtout s’il n’est pas possible de rejoindre un autre service. Là, tout devient une question de fierté, d’orgueil aussi et surtout d’opportunité professionnelle : il n’est pas aisé de retrouver un emploi dans la foulée, a fortiori en période de crise.

Certains se contentent alors du placard, à défaut d’avoir le choix. C’est le cas de Fabienne, secrétaire polyvalente dans un bureau d’études. Elle raconte :

« J’y travaille depuis dix ans. Mon planning était très chargé, j’y faisais l’administratif, les courriers, les mises en page des rapports clients, des dessins de plans, les impressions et les envois, la facturation, la comptabilité, la gestion du personnel, les appels d’offres... Le travail était dur, mais il me plaisait car il était varié. »

Elle sent bien l’inclinaison de son supérieur pour les « rentables, les chargés d’affaires et les ingénieurs », mais elle tente tout de même sa chance et demande une augmentation. Refusée. Son employeur lui répond alors qu’il la garde « par pitié », et qu’elle pourrait passer à mi-temps vu « ce qu’elle fait ». Sa situation s’aggrave au retour des fêtes de fin d’année 2009.

« Je veux me mettre au travail, et là, je n’ai plus de mot de passe pour le fil banque. Mon patron me dit qu’il va me donner le nouveau mais ne le fait pas. Je ne peux plus faire la comptabilité, je n’ai plus accès à rien. Un jeune apprenti a été embauché pour faire la compta, la TVA, les factures... »

Progressivement, ses missions se restreignent. Ainsi, depuis quelques semaines, elle ne gère plus le courrier et n’est plus conviée aux réunions.

Compte-t-elle se battre ou démissionner ? La question la taraude, mais elle n’a pas vraiment le choix : son mari est à la retraite suite à des problèmes de santé, et elle n’a pas assez d’économies pour se permettre d’être au chômage... Alors, elle tiendra. Envers et contre tout.


LA LOI ET LE HARCÈLEMENT MORAL
La loi part du principe qu’il n’y a pas de placard paisible ou de harcèlement ordinaire.
En effet, l’article L. 1152-1 du Code du travail stipule qu’« aucun salarié ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ».
En clair, un seul agissement hostile ne caractérisera pas le harcèlement, même s’il est en soi répréhensible. Il doit être récurrent ou répété.
Par contre, la simple tentative est répréhensible, peu importe que le harceleur soit parvenu ou non à ses fins.
Selon le rapport ministériel Sumer de 2003 (bientôt actualisé), les salariés les moins qualifiés sont plus exposés que d’autres au harcèlement, en particulier dans les entreprises de moins de dix personnes.
Dominique Lhuilier, titulaire d’une chaire de psychologie du travail au Cnam, a rencontré des centaines de placardisés.
Son constat : le phénomène peut survenir n’importe quand, et concerner quiconque, jeunes, seniors, femmes, hommes, cadres, employés...


Pierre Laurent.


Rue89.nouvelobs.com



Mis en ligne le 16 octobre 2014.